lundi 20 avril 2009
Epoustouflant Philippe Jaroussky au Théâtre Royal de la Monnaie - Bruxelles.
Ce jeune contre-ténor a reçu une victoire de la musique en 2004 et a été désigné l'artiste lyrique de l'année 2007. Son disque "Carestini" que j'avais précédemment évoqué a obtenu un grand succès.
De passage au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles, nous avons pu, Cantus firmus et moi, l'entendre dans des mélodies françaises de Ernest Chausson, Claude Delussy, Gabriel Fauré, César Franck, Reynaldo Hahn, Guillaume Lekeu, Jules Massenet et Camille Saint-Saëns. Il était accompagné au piano par Jérôme Ducros.
L'intelligence de l'artiste réside dans la simplicité avec laquelle il nous présente ces mélodies. Sans cette sobriété, une interprétation excessive pourrait amener un agacement et une lassitude... Son immense talent vocal, son travail (tout paraît si facile), son articulation, sa gestuelle mesurée ont fasciné un public attentif. La magie de la musique et du chant a parfaitement opéré : un Temps hors du Temps. Philippe Jaroussky étonne, on s'était habitué à l'entendre dans du Baroque. Il nous montre une nouvelle facette : les mélodies françaises de la fin du XIXè et du début du XXè. Sa voix tellement pure, ses modulations d'une douceur subtile montrent sans aucune fioriture toutes les facettes unissant musique, chant et texte. C'est un artiste admirable, vrai, naturel, l'acte de communication est total. Il fait corps avec cette voix qu'il possède et qu'il fait "sonner" avec précision et sensibilité, un instrument précieux dont il joue divinement. Il était accompagné par le pianiste Jérôme Ducros qui nous interpréta du Chaminade et un émouvant "Prélude" de César Franck. Le public ne s'y est pas trompé en les applaudissant passionnément et en les rappelant une dizaine de fois... Sans se faire prier, Philippe Jaroussky a rechanté quatre fois... et s'est montré facétieux lorsque dans un chant, il reprit soudain une phrase d'une voix grave, ce qui fit rire le public, créant une véritable connivence. Le quitter fut difficile pour tous les aficionados belges et les touristes venus l'écouter. Après le spectacle, Philippe Jaroussky a accepté en public de se laisser interviewer par deux représentants des "Jeunes amis de la Monnaie" (qui furent d'une aisance verbale déplorable...). Ensuite, infatigable, il s'est soumis au jeu des dédicaces et la file était longue... Et toujours avec cette amabilité, ce calme naturel et ce gentil sourire qui le caractérisent, ce jeune artiste dont la carrière nous promet encore bien des surprises et des découvertes, a signé programmes, disques et affiches pour le plus grand bonheur de tous. Une façon de prolonger ces moments rares...
Il faut voir et entendre Philippe Jaroussky, un univers, un bonheur artistique total. Toutes les dates de concerts sont annoncées sur Internet et elles sont nombreuses! Quant à moi, j'attends son retour en Belgique...
http://www.philippejaroussky.fr/
mercredi 4 mars 2009
Pierre Boulez à voix nue - Véronique Puchala.
Le 26 octobre 2004, j'ai assisté à une soirée qui reste parmi les grands moments artistiques (malheureusement trop rares) que l'on peut rencontrer dans sa vie.
Il s'agissait d'une conférence suivie de l'interprétation du "Sacre du Printemps" de Stravinsky avec le London Symphony Orchestra placé sous la direction de Pierre Boulez.
Ce fut éblouissant, magistral, époustouflant, diabolique, remuant, comblant tous nos sens et toutes nos pensées.
N'étant qu'une mélomane très modeste, j'ai demandé à Cantus firmus de nous parler du livre qu'il vient d'acquérir : "Pierre Boulez à voix nue" de Véronique Puchala. Il s'agit des cinq entretiens consacrés au musicien sur France-Culture en avril 2005. Le livre est accompagné de deux CD reprenant les interviews illustrés d'extraits d'oeuvres significatives.
Pour débuter le compte rendu que m'a demandé Lune, voici la quatrième de couverture de cet ouvrage :
"Ce qui frappe dans le discours et le parcours de Pierre Boulez, c'est la puissance de la cohérence. Elle entrecroise toutes ses activités, qu'il soit compositeur, chef d'orchestre, pédagogue, homme de plume, fondateur d'institution ou théoricien de la musique. Elle unit l'être, le faire et le dire en une seule et même énergie. Mon but, ici, est de la rendre aussi lisible que possible. Le livre-disque Pierre Boulez à voix nue repose sur le principe d'une approche complémentaire et contextualisée des cinq thèmes abordés lors de l'entretien : l'écoute, le regard, le geste, la voix et l'Autre. La parole de Pierre Boulez est limpide. Ce livre-disque a pour objectif d'aider à sa diffusion vers un large public. La « vertu de l'Individu, écrit-il, est la qualité de celui qui va de l'avant dans son utopie, qui réalise sa vision sur tous les plans et dans tous les domaines. » Que ce livre-disque soit le reflet du « vertueux » accomplissement d'un homme dont l'oeuvre reste, qu'on le veuille ou non, celle d'un des plus grands créateurs du XXe siècle."
On ne saurait mieux dire que l'auteur lui-même et son livre tient les promesses contenues dans ces quelques lignes. Une seule chose me gêne sans ce texte : "..., qu'on le veuille ou non, ...". Eh, voilà! Toujours cette précaution oratoire lorsque l'on aborde le sujet : Pierre Boulez; c'est qu'il ne faut froisser ni ceux qui l'admirent, ni ceux qui le ... détestent. Quant à moi, j'ai tranché, et depuis longtemps! Oui, j'aime Boulez. Oui, Boulez est une grande figure de la seconde moitié du XXe siècle. Qu'il ait été polémiste, soit. Qu'il ait été provocateur, soit. Je dirais qu'il le fut par nécessité. Je suis tenté ici de paraphraser le titre de l'ouvrage "Par volonté et par hasard" que lui consacrait Célestin Deliège en 1975 - déjà des entretiens. Je dirais donc que Boulez, par volonté mais pas par hasard, a joué le rôle, en l'assumant totalement, de celui par qui, de manière justifiée, une partie non négligeable de la génération des compositeurs émergeant à la sortie de la seconde guerre mondiale, en France et en Allemagne particulièrement, a exprimé une idée forte : se libérer du passé et "Penser la musique aujourd'hui" (titre d'un ouvrage capital de Boulez paru en 1963). C'est que l'homme est autant bon écrivain que bon compositeur. Il est redoutablement intelligent et sa plume fit mal, surtout à ceux dont l'esprit était encroûté. Son omniprésence, ses excès, son agitation, son énergie à se doter des outils dignes de son ambition ont agacé au point d'occulter la pertinence de ses propos et leur profondeur. Une phrase telle que celle-ci devrait faire méditer plus d'un musicien : "Si vous avez une idée précise de ce que vous voulez entendre, le geste viendra". Ou encore : "Puisque toute chose nouvelle pose problème, il faut la penser selon sa différence". Une "philosophie"!
Alors, lisez Boulez pour mieux le comprendre et comprendre tout court; avec le recul, c'est très instructif. Alors, écoutez Boulez dans les enregistrements qu'il a réalisés en tant que chef d'orchestre; il y a de vrais perles. Alors, faites le pas et découvrez Boulez dans son cheminement de compositeur; en éduquant ses oreilles à un autre univers que la mélodie romantique et ses boursouflures, on découvre de purs chefs d'oeuvre. Sous l'apparente carapace, derrière "l'homme tranchant", se découvre un musicien fin et subtil, un homme pudique et sensible.
Cantus firmus.
vendredi 26 décembre 2008
That's opera.
Bruxelles est la première ville à accueillir, du 14 novembre 2008 jusqu'au mois de mars 2009, l'exposition itinérante "Thats'opera - 200 ans de musique italienne". Elle rejoindra ensuite Pékin, Londres, New-York, Berlin, Saint-Péterbourg, Paris (pour plus d'informations voir ici ). Après avoir déambulé durant deux heures dans les différents lieux représentant chacune des étapes de la création d'un opéra, j'en suis sortie enthousiaste : exposition interactive (magnifique illusion d'orchestre et surprenante manière de faire défiler la partition pendant l'audition soit dans la version autographe soit dans la version imprimée, décors que l'on peut faire apparaître au gré de notre envie, impression d'être au coeur de l'opéra) et riche de documents (authentiques manuscrits autographes notamment de Verdi, découverte des écritures de musiciens : Paganini dont la plume énergique m'a beaucoup impressionnée, Puccini, Nono qui annotait ses partitions de repères personnels incompréhensibles pour tout autre que lui, etc..., de petits films éparpillés par-ci par-là. Le plus émouvant est celui de 1915 qui nous fait découvrir "Une journée avec Puccini") et tellement d'atmosphères d'un art qui évolue sans cesse, perpétuant son répertoire dans des scénographies intégrant la modernité lui conférant une actualité qui n'arrête pas de toucher les générations successives de public. Cette exposition peut intéresser tant les néophytes que les mélomanes ou les musiciens par sa fraîcheur, sa densité simple et émouvante (je pense aux merveilleux dessins de 1904). Je me dois de citer la famille Ricordi (colonne vertébrale de l'exposition) dont le fondateur en 1808, éditeur musical à Milan, alliant amour passionné de la musique et sens des affaires, et les quatre générations successives permirent aux génies de la musique italienne de s'exprimer. La "Casa Ricordi" existe encore et oeuvre toujours dans le domaine musical, particulièrement celui de l'opéra.
jeudi 13 novembre 2008
Les chefs-d'oeuvre de Vivaldi.
"La nouvelle de la mort de Vivaldi a été commentée de la façon suivante dans les Commemorali Gradenigo de Venise :"
"L"abbé D. Antonio Vivaldi, incomparable virtuose du violon, dit le Prêtre roux, très estimé pour ses compositions et concertos, avait gagné, en un temps, plus de 50 000 ducats, mais sa prodigalité désordonnée l'a fait mourir pauvre, à Vienne."
"La Société enterre et compte l'argent. L'Esprit entend la musique" ajoute Philippe Sollers dans son "Dictionnaire amoureux de Venise."
Le XXe siècle a redécouvert Vivaldi. Le XXIe nous offre à portée d'oreille 40 CD et 200 chefs-d'oeuvre dans lesquels puiser s'avère un plaisir continuel des sens. Tour à tour douceur et sérénité, douleur intérieure et sagesse, tourmente et fougue, Vivaldi s'entend facilement, pense-t-on... Il suffit d'écouter, de tendre un peu plus l'oreille, d'aller au-delà et dans cet au-delà s'entendre raconter, entendre dire la vie, l'ode à la vie et à l'amour. Venise est aussi continuellement présente, Venise idéalisée, Venise aimée. "Luxe, calme et volupté" a dit le poète, n'est-ce pas ce que chacun recherche? ... (Lune)
L'avis de Cantus firmus
Que dire à propos de Vivaldi ? Voilà bien un compositeur universellement connu, même des moins mélomanes. Qui ne connaît les "Quatre Saisons", au moins de nom ? A tel point que la tentation est grande, chez certains, de le réduire à cette seule oeuvre ou tout au moins de croire ou laisser penser que toute le reste de son immense production n'est que la répétition de cette oeuvre emblématique. Même de grands noms ont commis cette méprise, ainsi, Igor Stravinsky (1958 – Conversations avec R. Craft) : « Vivaldi est très surestimé – un type terne qui pouvait composer sans cesse la même forme, et tellement de fois ! » Une telle affirmation est profondément injuste. Elle témoigne de la part de Stravinsky et de ceux qui sont tout près de la suivre sans pour autant la connaître, d'une méconnaissance non seulement de l'oeuvre de Vivaldi mais de l'esprit de l'époque où celui-ci exerçait son talent. Je parle de l'esprit baroque dont l'étude sérieuse n'a vraiment débuté que dans le dernier quart du XXe siècle et qui seule peut rendre consciemment justice aux compositeurs de ce moment fabuleux où la langue musicale "moderne" trouva son origine. Bien sûr, aux yeux ou aux oreilles d'aujourd'hui, cette musique emploie ce que, dans le jargon des musiciens, on appelle des clichés, notamment sur le plan harmonique, mais c'est oublier bien vite que ces procédés, au XVIIIe, étaient neufs. Quant à la forme du concerto, elle aussi prenait alors seulement sa forme définitive. Mais au-delà de ces considérations historiques et techniques, il faut en revenir au sens qu'il convient de donner, de nos jours à cette musique, à la lumière du travail des musicologues et des musiciens dits "baroqueux". C'est que pour l'approcher, il faut d'abord se débarrasser du romantisme du XIXe qui colle encore à la peau de beaucoup en réduisant la musique quasiment au seul épanchement des états d'âme individuels moulés dans une phrase musicale bien liée et chantante. Stravinsky, encore lui (Poétique musicale) : «J'ai dit quelque part qu'il ne suffisait pas d'entendre la musique, mais qu'il fallait encore la voir.» Cette fois, il a raison, mais, pour la musique du début du XXe siècle ! Comment donc entendre la musique baroque, au sens premier du mot et au sens de la comprendre ? Je dirais, pour faire court, comme un exposé, un discours. Ce n'est pas une musique qui fait ressentir, ni voir, mais qui dit. Elle parle, elle nous parle, engageant presque une conversation entre nous et nous. Une véritable langue, nettement articulée, qui séduit par l'art de la réthorique pour faire passer des émotions, usant des contrastes et du mouvement. Regardez la peinture et l'architecture de cette époque ! Pour en revenir à Vivaldi, à coté des chefs d'oeuvre connus, comme "L'estro Armonico", "La Stravaganza", "La Cetra" ou "Il Cimento dell' Armonia e dell' Invenzione" (chaque fois 12 concertis) ou encore le célèbre "Stabat Mater", ce coffret propose aux curieux d'écouter des pièces moins communément connues ou reconnues. Et, croyez-moi, il y a là-dedans bien des trésors. Très intéressante, par exemple, l'adjonction aux oeuvres originales des transcriptions pour clavecin ou orgue qu'en fit Jean-Sébastien Bach. Si Bach lui-même tenait Vivaldi en haute estime, alors, cessons de lui chercher querelle, reconnaissons définitivement son génie et plutôt que d'en parler sans savoir, écoutons-le !
samedi 18 octobre 2008
Le Trio Joubran.
Magie et flamme dans les doigts des trois frères Joubran.
Samir,Wissam, Adnan.
Musique diabolique, diamant noir.
Profondeur venue des âges de la mémoire.
Eblouissement, hommes, corps fusion avec L'OUD.
Instrument, musique-voix, voix-musique.
Grâce, Pleurs, Dialogues émouvants, parfois drôles, SILENCES rutilants.
Rythmes ensorcelants, hypnotisants.
Âme d'un peuple en souffrance.
UNIVERSALITE.
Majestueux soutien des percussions (Yousef Hbeisch)
PUISSANCE.
Bouleversement.
MERCI - CHOUKRAN
LEUR SITE (dont une vidéo) A VOIR ABSOLUMENT : www.letriojoubran.com
photos Lune de pluie (soirée du 17 octobre 2008)
jeudi 22 mai 2008
Sonatine IV - Maurice Emmanuel.
L'avis de Lune de pluie.
Sons venus d'ailleurs intégrés aux sons familiers. Déferlement doux et claquant, intériorisé et sauvage. Entre ce qu'on est et ce qu'on ressent : les quatre éléments, rêve inachevé et par là créatif, course contre vents et marées, suggestions, contours brumeux et ouatinés, intensité dramatique inassouvie, ébats passionnés, débats désintéressés, fuite, arrivée, soif, faim, ronde sempiternelle, vagabondages, âme errante jamais rassasiée, quête intense et salvatrice, fusion d'ici et d'ailleurs, c'est en général ce qu'on attend de la musique dite impressionniste. Mon écoute ici fut plus intellectuelle que sensible.
L'avis de Cantus firmus.
L'un des intérêts de ce défi musical est d'aller à la rencontre de pièces ou de compositeurs que l'on ne connaît pas ou peu. Quatrième des six sonatines pour piano, cette oeuvre semblait prometteuse. Pensez, écrite, en 1920 (!), sur deux modes hindous. Alléchant! Deux mouvements vifs (Allegro et Allegro con spirito) encadrent un mouvement lent (Adagio). Ces deux mouvements extérieurs se fondent sur le mode "Kamavardini", mode de fa, particulier de par les intervalles qui le constituent. Il est ici transposé en ut. Le mouvement central est écrit sur le mode "Hunumatodi", mode de mi, correspondant à notre mode phrygien, transposé, quant à lui, en fa #. Cette alternance de modes renforce la différence de caractère, très perceptible à l'audition, entre les mouvements rapides et l'adagio très dramatique. De plus, en transposant ces modes (fa et mi) dans les tons d'ut et de fa #, qui, dans notre conception occidentale construite sur le tempérament égal dont découle le système tonal, sont les deux tonalités les plus éloignées l'une de l'autre - six altérations les séparent - Maurice Emmanuel accroît l'opposition entre les trois parties de la sonatine. Cependant, seul le potentiel mélodique des modes hindous semble avoir intéressé le compositeur; la rythmique reste conventionnelle ainsi que la structure formelle. Et ... c'est dommage! Avec le recul dont on dispose aujourd'hui, cette manière de composer apparaît bancale. Maurice Emmanuel disait vouloir faire du "vieux neuf". Eh bien, j'ai le sentiment d'entendre du vieux faux et du faux neuf. C'est de la musique savante écrite par un érudit - ce qu'était incontestablement Maurice Emmanuel. Et pourtant, à côté de tournures convenues où transparaît davantage l'effort créatif que l'évidence transcendante du chef d'oeuvre, ces pages renferment quelques passages d'une fraîcheur certaine ou d'une exaltation sincère. Bref, l'audition de cette quatrième sonatine, ne m'a pas transporté. Elle me laissera le souvenir d'un moment musical intéressant et instructif plus qu'émotif.
lundi 14 avril 2008
Six épigraphes antiques - Claude Debussy.
L'avis de Lune de pluie.
Avec les mots, il me faudrait les couleurs. Donnez-moi des pastels ou mieux de l'aquarelle. Peut-être parviendrai-je alors à exprimer les gouttes de sensations, les émois soulevés par votre musique, cher Claude que j'aime tant. Chez vous, les sons parlent en suggérant. Des impressions, de l'onirisme chaleureux et envoûtant. Pan est là, mutin, farceur caché derrière les roseaux. Il nous entraîne dans un rêve inquiétant et serein. Comme c'est étrange d'être bien en ce "tombeau sans nom" et que "la nuit y soit propice". "La danseuse aux crotales" fait furieusement résonner ses cymbales étourdissantes et métalliques. Nous sommes secoués, figés, quand soudainement "l'Egyptienne" nous enveloppe d'une sensualité dont montent de lourds parfums. Désirs emprisonnés, espoirs brûlants. "La pluie au matin", légère, arrive cristalline et nous purifie. Il nous reste à la "remercier" et à nous échapper des rires moqueurs de Pan.
L'avis de Cantus firmus.
Oeuvre de maturité (1914), les "Six épigraphes antiques" sont des pièces remaniées, développées et retravaillées à partir d'une matière musicale dont on trouve la trace vers 1900 déjà. Ces six pièces brèves pour quatre mains ont été pensées comme un cycle; on retrouve, en maints endroits, l'élément mélodique pentaphonique présenté dans la première pièce : "Pour invoquer Pan, Dieu du vent". Ces épigraphes sont à l'évidence d'une antiquité imaginaire. Pourtant, l'emploi de la modalité (modes anciens harmonisés, gamme par tons, accords de quartes, ...) confère à ces pièces une atmosphère particulièrement évocatrice : Pan est présent, le Tombeau dégage un étrange sentiment de trouble, nous entendons le tintement des crotales de la Danseuse, nous voyons surgir l'Egyptienne et nous sentons presque la Pluie ruisselé sur notre tête. L'interprétation de ces pièces est redoutable techniquement, l'écriture est complexe et cependant à l'audition tout semble simple, évident. On confine ici à la croisée du raffinement et de l'élégance. Du grand Art, très subtil, à déguster autant qu'à écouter.
vendredi 4 avril 2008
Salve intemerata - Thomas Tallis
L'avis de Lune de Pluie.
Eclat du diamant, pureté d'une eau de source, grâce d'un nuage, renaissance virginale, la composition de Thomas Tallis transporte. Les voix célestes font vibrer en nous ce qu'il y a de plus inconnu, de meilleur et de grand. Plus graves, d'autres voix viennent s'enchevêtrer sans jamais troubler le cristallin des premières. C'est un dialogue sans heurt, des spirales sans fin d'écoutes et d'échanges. C'est beau, sucré, paisible, on en viendrait à espérer que l'homme ne fait pas que rêver. Ces chants touchent à la partie divine de chacun. Ils aident à l'introspection vraie, unique : l'essence même de ce qui nous rend humain. A chacun de trouver, en dehors de toute croyance. Jusqu'à l' "Amen" final, Tallis nous élève en nous surélevant au-dessus des bassesses.
L'avis de Cantus firmus.
Cette antienne dédiée à la Vierge Marie a probablement été mise en musique par Tallis vers 1630 alors qu'il se trouvait à Londres. Cette oeuvre magistrale est antérieure à la messe du même nom que composera Tallis, quelques années plus tard, pour la Cathédrale de Canterbury où sa carrière prendra son véritable essor. Historiquement, nous sommes, à ce moment, au début de la réforme voulue par Henri VIII pour des motifs plus politiques que religieux. Magistrale, elle l'est par la difficulté de traiter musicalement ce long texte en prose, qui, par définition, ne comporte aucune strophe ni rime sur laquelle bâtir la musique, et la manière dont Tallis s'acquitte de la tâche. Pour épouser le mouvement réthorique du texte, il emploie deux techniques d'écriture particulièrement efficaces. Tout d'abord, l'usage constant de l'imitation, cette manière de créer un dialogue entre les voix tel que la musique épouse parfaitement l'esprit dialectique du texte. De plus, Tallis désormais maître de son art, écrit de telle façon que toutes les voix chantent plusieurs notes sur la même syllabe, sauf celle qui imite. Tout le texte est donc parfaitment audible à tout moment. Ensuite, Tallis utilise une subtile conduite des lignes mélodiques qui se fondent sur des éléments réutilisés qui subissent constamment des variations. Cette méthode crée un sentiment d'unité en même temps qu'elle donne l'impression d'une pensée en gestation qui correspond à l'écriture du texte. Lorsque la technique rejoint à ce point l'expression profonde d'un texte qui est au fond une prière, on atteint forcément le sublime : le coeur et la raison se rencontrent sans heurt.
lundi 10 mars 2008
Sonates et interludes pour piano préparé - John Cage
L'avis de Lune de pluie.
Ecouter seule, dans le noir, les sonates et interludes (1946/1948) de John Cage, c'est se donner rendez-vous. Rarement musique devient sons et mots autant que celle-ci. En piano préparé, la gageure de l'instrument percussion (1935 ) est réussie. Des émotions primales, des réflexions aux ressentis plus élaborés nous envahissent. Nous sommes interpellés intellectuellement. La "parole" est-elle une musique que n'entendons pas ou la musique est-elle l'expression de la parole humaine? Avec John Cage, nous, profanes, en prenons conscience. Il n'y a qu'une seule parole, elle est là, à portée d'oreilles et nous entendons, traduites, les préoccupations philosophiques fondamentales, venues du fond des âges, éternelles, présentes en chaque être doué de vie. Parole nécessaire pour nous ramener à l'évidence de nous-mêmes (foin des mélodies qui nous endorment, des élans musicaux qui nous consolent, des sonorités qui nous apaisent, nous exaltent, nous leurrent...), nous voilà ici face à nous, par le son et dans le son. Rien de déplaisant ni de dégradant ni d'offensant ni de destructeur. Nous et les autres en nous-mêmes, un constat qui nous laisse détendus au centre de l'instant présent et fait couler en nos veines raffermies le seul souffle auquel nous devons penser, celui de la vie, telle qu'elle est. Tout ceci est bien "littéraire"? Non, un ressenti, un simple ressenti.
L'avis de Cantus firmus.
53 pièces métalliques (boulons, vis, écrous), 16 en caoutchouc et 4 en plastique ( tout ce qu'il y a de plus industriel et "technologique" ) placées entre les cordes à différents endroits, soit 49 sons préparés sur les 88 touches que compte un piano, et vous obtenez un instrument qui vous fait entrer dans un univers énigmatique empreint de poésie. Contrairement à ce que l'on pourrait croire ou craindre, point de provocation dans cette musique. L'indétermination du résultat sonore, recherchée par John Cage et renforcée par le choix de chacun des interprètes au niveau des matériaux introduits dans le piano, n'empêche cependant pas le compositeur de les guider par une nomenclature minutieusement élaborée; il y a, en effet, au début de la partition une "Table of preparations". Le "fameux" hasard dont on a fait la marque de fabrique de John Cage a ses limites. Il en va de même pour la structure formelle des pièces, simple et ... conventionnelle : la structure est binaire (AA-BB), chère à ... Scarlatti, pour 13 des 16 sonates. Plus subtil est le travail sur le rythme. Cage use souvent de la répétition d'une même cellule, créant ainsi un antécédent, un "modèle" reconnaissable, mais pas une répétition stricte : de légères fluctuations, par accroissement ou élision, où les silences jouent un rôle non négligeable, génèrent surprise et renouvellement de l'intérêt chez l'auditeur. Associés aux résonances inhabituelles du piano préparé qui n'est pas sans rappeler le gamelan balinais, cette rythmique contribue à l'indétermination, non pas de l'émission des sons cette fois, mais à l'indétermination de notre écoute. Enfin, les contours mélodiques inattendus, exprimés assez souvent de manière monodique, jumelés à des harmonies dont la douce acidité a été savamment recherchée, ajoutent au caractère raffiné de cette musique qui interpelle parce qu'elle conduit à une écoute neuve, redonnant au son et à la résonance intérieure qu'il provoque toute sa puissance évocatrice et suggestive suscitant réflexion et émotions. Emotions, précisémment, que souhaitait exprimer John Cage par ces pièces, les neuf émotions permanentes de la philosophie indienne traditionnelle (héroïsme, érotisme, merveilleux, joie, douleur, peur, colère, haine et leur tendance commune vers la tranquillité). Pour conclure, je laisse la parole à John Cage :"Le piano est préparé comme on ramasse des coquillages sur une plage" .................
vendredi 29 février 2008
L'opéra omnia di - Adrian Willaert.
Adrian Willaert (env. 1490-1562)
L'avis de Lune de pluie.
Que dire? Je n'ai pas "goûté" particulièrement ces oeuvres. Est-ce la voix du haute-contre alto qui ne me portait pas au-delà, est-ce l'orgue que particulièrement je ne supporte pas, est-ce le style musical,... Nous en avons discuté, Cantus firmus et moi, et n'arrivons pas à cerner ce qui ne nous touche pas vraiment. Nous nous sommes promis de réécouter ces oeuvres plus tard,... beaucoup plus tard (ajout de Lune de pluie).
Né à Bruges, mort à Venise, Adrian Willaert est un compositeur flamand de la Renaissance. Il y fut Maître de chapelle. On retrouve chez lui la technique absolue du contrepoint flamand et la fluidité nécessaire au chant italien. On estime que son apport, en ce qui concerne le "style vénitien" a été surévalué, ce qui n'enlève rien à son importance parmi les compositeurs de la musique européenne du XVIe siècle.
L'avis de Cantus firmus
Je confirme. Nous n'avons pas aimé ce CD. Pourtant, il paraissait séduisant. L'interprétation des motets est ici confiée à un ensemble d'instruments: cornetto, trombone contralto, trombone ténor, trombone basse soutenus par un orgue historique (celui de la Cathédrale de Valvasone) et auxquels s'adjoint la voix soliste d'un alto (haute-contre) permettant de "dire" le texte. J'ai appris que le fait de transcrire les motets pour un ensemble tel que celui-ci était courant. En effet, les "fifres" du Doge, pendant des chanteurs de Saint-Marc, intervenaient pendant les allées et venues de celui-ci, y compris dans la Cathédrale et parfois en remplacement des choeurs. Pour en revenir à notre interprétation, le bât blesse, à mon sens, par le manque d'équilibre entre la voix et les instruments: la voix domine et écrase la polyphonie. De plus la voix de ce haute-contre m'horripile. Il en est ainsi avec la voix. Cet instrument - car il s'agit bien en réalité d'un instrument - par ses caractéristiques de timbre liées à la morphologie du chanteur (-euse), conduit davantage que pour les autres instruments à une subjectivité d'écoute: on peut aimer le violon, beaucoup, peu ou pas du tout, mais lorsqu'il s'agit d'une voix, l'appréciation peut conduire à des ressentis très opposés, quasi épidermiques. C'est malheureusement le cas, en ce qui me concerne, pour ce chanteur qui possède au demeurant un style musical parfait. En conclusion, n'aimant pas rester sur une telle insatisfaction, je me propose de redécouvrir dans quelque temps les oeuvres de Willaert dans leur version originale et espère y goûter la beauté et l'habileté de sa science contrapuntique.



















