jeudi 16 juillet 2009
L'Etoile Vesper.
De la fenêtre de sa chambre au Palais-Royal, Colette, arthritique, voyait se lever Vesper. A la lumière de cette étoile brillante entre toutes, l'écrivain, qui s'était toujours refusé à écrire ses souvenirs, nous en livre plus que nous ne pouvions en espérer. Avec non-dit, retenue, dans une écriture chaude et agile, elle nous transmet tous ses ressentis pudiques de l'amitié, de l'amour, de la vie, du meilleur ami, des lourds et inquiétants souvenirs d'une guerre dont les conséquences sont toujours là, des projets, des rencontres, de l'écriture, de l'enfant qu'elle a porté... On y sent malgré tout beaucoup de nostalgie et nos yeux s'humectent en lisant :
"Toute ma vie, je me suis donné beaucoup de peine pour des inconnus. C'est qu'en me lisant ils m'aimaient tout à coup, et parfois ils me le disaient. Evidemment je ne compte pas sur un ouvrage de tapisserie pour les conquérir désormais... Comme il est difficile de mettre une terme à soi-même... S'il ne faut qu'essayer, c'est dit, j'essaie.
Sur une route sonore s'accorde, puis se désaccorde pour s'accorder encore, le trot de deux chevaux attelés en paire. Guidées par la même main, plume et aiguille, habitude du travail et sage envie d'y mettre fin lient amitié, se séparent, se réconcilient... Mes lents coursiers, tâchez aller de compagnie : je vois d'ici le bout de la route."
jeudi 30 avril 2009
Gigi.
Mademoiselle Gigi fait partie au même titre que Claudine, Minne, Julie, Mitsou et bien d'autres, des figures féminines attachantes décrites par Colette. Cette "jeunesse" de quinze ans six mois élevée par des femmes (la grand-mère, la mère et la fameuse tante Alicia au demeurant un peu effrayante) va bouleverser cet univers féminin qui ne fréquente pas "les gens ordinaires, c'est-à-dire inutiles", qui ne tolère pas les hésitations : "Tu t'ennuies chez toi? Ennuie-toi un peu. Ce n'est pas mauvais. L'ennui aide aux décisions.", qui prône que "Le mariage ne nous est pas interdit. Au lieu de se marier "déjà", il arrive qu'on se marie "enfin", qui connaît les bonnes manières, les belles pierres et savent que "Quand une femme connaît les préférences d'un homme, cigares compris, quand un homme sait ce qui plaît à une femme, ils sont bien armés l'un contre l'autre...".
"Et ils se battent, conclut Gilberte d'un air fin."
Parce que Gigi aimera et sera aimée du "tonton Gaston" qui fréquente ce milieu de demi-mondaines. Parce que Gigi, honnête et pure, sera épousée, parce que Gigi rentrera dans l'ordre des choses dites "normales". Colette se serait inspirée d'un petit scandale du début du siècle dans le monde cloisonné des femmes "entretenues". Cela donne une délicieuse nouvelle avec des personnages typés qu'on ne peut s'empêcher d'aimer. A lire en se replaçant dans une époque révolue.
Beaucoup de jeunes comédiennes (au cinéma ou au théâtre) ont prêté leurs traits à ce personnage riche à interpréter. Il y eut Danielle Delorme en 1946, Audrey Hepburn en 1951, Evelyne Ker en 1955, Leslie Caron en 1958 (comédie musicale), Muriel Baptiste en 1965 et plus proche de nous, Juliette Lamboley en 2006 pour la télé.
Il ne faut pas oublier les autres nouvelles qui suivent ce pétillant Gigi. Nous trouvons : "L'enfant malade", délicate et tragique description d'un enfant mourant, "La Dame du photographe", l'insatisfaction d'une vie et le merveilleux "Flore et Pomone", où la grande Colette nous donne rendez-vous sous l'aile plumeuse des mimosas, dans les jardins secrets de Paris, parmi les odeurs des saisons et les chants des oiseaux.
dimanche 19 avril 2009
Chéri - Stephen Frears.
Il est toujours difficile, après avoir lu et relu une oeuvre depuis de nombreuses années, de se laisser aller... J'avais construit mes propres images, il me fallut un certain temps pour accepter que Léa possède les traits de Michelle Pfeiffer (trop mince, trop raffinée), que les amies de Mme Peloux, la mère de Chéri, soient aussi caricaturales jusqu'à l'outrance, que Chéri (Rupert Friend) soit plus androgyne que je ne l'avais imaginé. Passés ces chocs de lectrice assidue, le film m'a plu. La reconstitution des décors étouffants dans lesquels évoluait ce demi-monde parisien où l'on déchiquetait à pleines dents faussement souriantes est superbe. On retrouve le texte de Colette mais le style, la patte spirituelle et sensuelle de l'auteur est difficile à goûter pleinement. Je me suis demandée comment les non initiés à l'écrivain et comment la jeune génération allaient ressentir ce livre mis en images, certes belles, mais qui ne rendent pas pleinement l'oeuvre écrite. Elles me semblent compromettre l'envie de la découvrir? Les comédiens rendent bien la déchirure que provoque cet amour impossible mais vrai qui les brisera à jamais. Le film évoque non seulement "Chéri" mais aussi, sans entrer dans les détails du roman, "La Fin de Chéri". Cette femme en marge du "Monde" et du "Demi-monde" devient terriblement humaine devant cet amour, le dernier et le seul, qui la terrasse. Quant à Chéri, pauvre victime... qui vécut dans un monde parallèle que la première guerre mondiale va balayer, il ne se remettra jamais de n'avoir pas trouvé de sens à sa vie et d'avoir aimé d'un amour que le Temps a rendu impossible. Tout cela, le film le montre bien.
Billet sur le livre dans la catégorie "L'oeuvre de Colette".
vendredi 3 avril 2009
Le Képi.
Dans l'édition du "Livre de poche", "Le Képi" est suivi des nouvelles "Le Tendron", "La Cire verte" et "Armande". Colette nous rapporte une rencontre qu'elle fit jeune femme du temps de Willy (fiction? réalité? mélange des deux?). Elle nous raconte l'aventure édifiante que vécut Mme Marco. Il faut bien entendu oublier notre époque actuelle et se replonger dans une période différente tant sur le plan de la société que sur le plan des moeurs. Il y a cependant encore des leçons à tirer de cette histoire d'amour triste entre une femme mûre, un joli lieutenant et ce maudit képi, cause de tous les tourments qui mettront fin à cette relation. Les autres nouvelles :dixit Colette :"Le goût des jeunes filles" et... leurs pièges qui mettront en péril un Don Juan quelque peu fané dans "Le Tendron" mettront en garde les séducteurs aux tempes grises. "La cire verte" nous replonge dans l'univers familial de Colette, la convoitise d'un bâton vénéneux et tentant pour la jeune Gabri et l'évocation d'une de ces histoires secrètes et malsaines de village resserré sur lui-même. La morale bien terrienne de la tutélaire Sido aura rassuré sa famille comme elle nous rassure encore. "Armande" est une de ces histoires d'amour où l'on palpite, émus devant la pudeur masculine et l'extrême timidité. Quatre nouvelles, quatre battements de coeur différents, quatre émotions, quatre plaisirs d'écriture...
samedi 21 mars 2009
Paris de ma fenêtre.
Paris occupé, Paris observé par une Colette que l'arthrite immobilise de plus en plus. Ces chroniques écrites de 1940 à 1944 reprenaient les grands soucis quotidiens de tous. Colette parlait avec son bon sens du froid, de la nourriture, des bêtes, des enfants, de la vie du Palais-Royal... Elle donnait des idées pour s'en sortir et réchauffait ainsi un "au jour le jour" dramatique. C'est un témoignage et une vision sur une époque qui, pour nous qui ne l'avons pas connue, semble tellement trouble, particulière et atroce. Voilà dans cette période noire, une voix terrienne qui rappelle à l'ordre et tente de donner un peu de feu à ce qui n'en a plus. Pour tenir... Ces écrits ont dû aidés certaines et certains lorsque le découragement et la tristesse les faisaient faiblir. Comme d'habitude, dans ce style qui honore la langue française, Colette comble tous nos sens, même en période de disette.
vendredi 6 mars 2009
Julie de Carneilhan.
Merveilleuse Julie sensuelle, aristocrate aux quarante-cinq ans solides et terriens. Il y a une résonance de Claudine en elle et une résonance de Colette elle-même. Désargentée, elle vit dans un petit studio sis dans une rue commerçante de Paris. Elle se repose d'un amour difficile à guérir, celui qu'elle éprouva pour le comte Herbert d'Espivant dont elle est divorcée (ne serait-ce pas un roman à clé?). Il l'a quitté pour une femme riche, utile à sa carrière. Il fera de nouveau appel à la belle et fidèle Julie qui ne refusera pas de l'entendre et se retrouvera une fois de plus manipulée par cet homme égoïste et charismatique. Humiliée mais fière, elle partira vers l'endroit où elle peut, sans danger, être elle-même : son pays natal. Un frère aimant et droit, des chevaux et Julie tournera le dos à l'amour destructeur.
Un beau téléfilm de Christopher Frank a été réalisé en 1990. Caroline Cellier prêtait ses traits et son talent au personnage de Julie face à un Jean-Louis Trintignant manipulateur à souhait.
jeudi 19 février 2009
Journal à rebours.
Différents textes sont réunis dans ce livre. On y trouve la marque de l'époque avec l'évocation de l'exode du printemps 1940, la vie chez sa fille à Curemonte, le retour à Paris. Il n'y a pas de grands discours sur ce temps obscur mais le constat, le bon sens, l'ombre des préoccupations quotidiennes de chacun transparaissent. Colette reste pareille à elle-même, observant nature, animaux, êtres, la Vie, malgré la tourmente. Elle évoque les souvenirs de la guerre de 1870, les souvenirs de "Sido" sa mère. D'autres textes ravivent les moments de sa jeunesse et dans "La Chaufferette", l'école n'est pas oubliée. Il y a également des textes antérieurs à 1940. Là, nous la suivons à Fès et l'accompagnons en tant que journaliste à un procès aujourd'hui oublié : le procès d'Oum-El-Hassen. Délicieusement "aillés", ensoleillés, bleutés, sonores, de splendides écrits sur la Provence terminent ce "Journal à rebours". "Hirondelles", "Le coeur des bêtes", "Le petit chat retrouvé" n'oublient pas nos chers animaux et leur "âme". Une fois de plus, les chapitres très différents de ce livre constituent un exemple parfait "d'anthologie stylistique".
mercredi 4 février 2009
Chambre d'hôtel.
"Chambre d'hôtel" fait partie de ces nouvelles étranges mettant en scène un couple. Lui, maniaque, nerveux à force de dissimulation, habillé de chic voué au bleu, lointain, comme miné par quelque chose d'inavouable : coup de griffe de la chatte Colette : "J'aime que l'on souffre avec discrétion, je m'y efforce moi-même le cas échéant". Elle, souffrante, indolente, bonne, naïve, volontaire, "bourgeoise semi-provinciale" ; coup de patte, griffes rentrées de la chatte Colette : "Mme Haume m'appelait "Colette", avec une nuance de bravade, l'intonation frondeuse qui signifiait : "J'ai l'esprit large, et la fréquentation d'une artiste de music-hall, écrivain en outre, n'est pas pour me faire peur, à moi." Quant au secret de Mr Haume, à vous de le découvrir en lisant cette nouvelle surprenante d'observations subtiles de l'âme humaine.
Dans le "Livre de poche", "Chambre d'hôtel" est suivi de
"La Lune de pluie", à qui je dois mon pseudonyme, fascinée que je fus par cette description :
"Mais, au moment de la quitter, à travers la vitre grossière d'une de mes fenêtres, une soufflure de verre touchée par le soleil projeta, sur la paroi opposée, le petit halo d'arc-en-ciel que je nommais autrefois, la "lune de pluie"."
Dans cette nouvelle, Colette portant ses manuscrits à Melle Barberet, dactylo, croise en un appartement qui fut le sien dans un passé récent, le destin de deux femmes qui, sous couvert normal pour l'une, dépressif pour l'autre, dissimulent un attrait mystérieux et déplaisant pour la sorcellerie. Dans ce récit, Colette dévoile quelques unes de ses habitudes d'écrivain. Elle nous fait ressentir la touffeur de l'univers clos dans lequel vivent ces héroïnes "ordinaires", eaux dormantes cachant des remous que l'on ne soupçonne pas. Elle nous convie au bon sens par une observation lucide qui ne s'en laisse pas conter et qui nous rassure.
dimanche 25 janvier 2009
Bella-Vista.
"Bella-Vista" est paru en 1937 aux éditions Ferenczi, "Trois, six, neuf" en 1944 chez Corréa. Les deux sont réunis dans le "Livre de Poche".
Bella-Vista
Quelques mots sur ces histoires qui ne laissent pas indifférents et contiennent chacune une part de mystère:
Bella-Vista : Je fus très impressionnée lors de la lecture de cette nouvelle dans laquelle Colette se met en scène en utilisant le "je". Les lieux, les évocations la rendaient d'une réalité étonnante et ce fut longtemps après que je pus décrypter la réalité de la fiction (comme toujours chez Colette). Une auberge en provence, un homme étrange qui provoque une répulsion chez les perruches du lieu et chez la chienne de l'écrivain, des propriétaires étonnantes et Colette observant le tout, créant en nous le malaise, l'envie de savoir et un sentiment d'inquiétude...
Gribiche : Tristesse sans sensiblerie, témoignage de la dureté de la vie pour une figurante malmenée par l'existence et l'amour dont le fruit est difficilement tolérable...
Le rendez-vous : Le poids de l'égoïsme...
Le sieur Binard : Histoire trouble, dérangeante. Témoignage d'un souvenir des quinze ans de Colette. Une histoire que "Sido" n'aimait guère évoqué... au temps où les choses se disaient difficilement.
Trois six neuf
"Quand le logis a rendu tout son suc, la simple prudence conseille de le laisser là. C'est un zeste, une écale. Nous risquons d'y devenir nous-mêmes la pulpe, l'amande, et de nous consommer jusqu'à mort comprise. Plutôt partir, courir l'aventure de rencontrer, enfin, l'abri qu'on n'épuise point : tous les périls sont moindres que celui de rester."
Cette superbe et si juste phrase m'a accompagnée lors de tous mes déménagements et elle reste continuellement présente... Colette, une leçon de vie, une philosophie, une façon d'être... peu importe la phrase qu'on lui accole... Il y a quelque chose à prendre dans tous ses écrits et celui-ci est particulièrement savoureux, encourageant pour ceux qui ferment les yeux, se bouchent les oreilles, geignent au seul mot de "Déménagement"! Dans ce court recueil, nous la suivons dans quelques uns de ses logis. Elle nous raconte ses péripéties, ses nouvelles apropriations de lieux avec bon sens et humour (Colette "avouait" quinze déménagements). Et j'aime à imaginer la "magicienne" décrite par Maurice Goudeket, son troisième mari, dans la préface :
"Et puis, au plaisir de défaire un logis s'ajoutait immédiatement celui d'en refaire un autre et de lui donner, en un minimun de temps, tous les caractères de la durabilité."
jeudi 15 janvier 2009
Chats (1936) - Papillons (1937).
Edition Albin Michel 1984.
Qui dit Colette dit... chat! Rares sont les livres où elle ne les évoque pas. Félins miniatures dont elle décrit les rêves, les désirs, les doutes. Ne soyons pas dupes : il s'agit souvent de la projection de sentiments humains placés sous la protection bienveillante et mystérieuse de ces incomparables compagnons. Ces écrits comblent non seulement les inconditionnels de l'auteur, mais également les passionnés de chats, l'un et l'autre se confondant souvent. Aussi cet ouvrage recueillant différents textes parlant de la gent féline est-il un pur bonheur pour les deux. Nous y trouvons des extraits de "La Chatte", des "Dialogues de bêtes", de "Chambre d'hôtel", " de "La Retraite sentimentale", de "La Maison de Claudine", du "Fanal bleu", de "La Naissance du jour", des "Heures longues", de "Prisons et paradis", de "Paris de ma fenêtre", de "L'Etoile vesper", de "La Paix chez les bêtes", de "Claudine à l'école", de "Claudine à Paris" et de "Belles saisons".
Je ne peux résister à transcrire ces extraits :
" "Chat sacré! Chat du Siam! Chat royal..." C'est bientôt dit. Là-dessus on ne me nourrit que de riz et de poisson. Le poisson est une bonne chose. Mais toujours du poisson et du riz, du riz et du poisson... Croient-ils que mes origines siamoises, peut-être aussi ma religion, me défendent de manger comme tout le monde? Si je les écoutais..."
"J'ai été créé pour traquer tout ce qui est beige, fauve, un peu brun. Pourquoi le Maître de toutes choses m'eût-il donné, autrement, cette robe de sable et de feuille mûre? Je ne suis caché qu'autant que je ferme mes yeux d'un bleu de flamme. Si je les ouvre, tout s'envole, perdrix, campagnol et grive... Ce petit peuple n'est pas de taille à supporter un tel bleu."
Autre attirance de Colette : les papillons dont elle possédait une collection que l'on peut voir, dans le musée qui lui est consacré à Saint-Sauveur en Puisaye.
Les derniers mots du texte de Colette invitent à la découverte de son écrit accompagnant les planches reproduisant en grandeur nature les papillons exotiques présentés dans cette édition de 1951.
"Tournez, lecteur, cette dernière page : une technique nouvelle, les soins fervents des éditeurs assurent et conservent, à d'incomparables reproductions de Papillons, la fidélité de l'attitude, de la couleur et tous les attraits d'une féerique vérité".










